TKV

Photos par Andrej Isakovic, propos recueillis par Mina Pejakovic et Camille Bouissou
1
D’abord, c’était juste une manière de m’exprimer, quelque chose qui était rien qu’à moi.
Ça m’a aidé à me créer une nouvelle personnalité, en quelque sorte.
Pendant pas mal de temps, je crois qu’être anonyme m’a aidée. Je pense que si j’ai inventé un pseudonyme, c’était pour créer une barrière entre moi et les autres, car j’étais très, très timide.
Et je pense que ça m’a aidée à me prouver à moi-même tout ce dont j’étais capable. Le street art, dessiner dans la rue, c’est grâce à tout ça que j’ai compris tout ce que j’étais capable de faire.
2
Tu n’as pas peur ? C’est une des questions qu’on me pose tout le temps. Tu n’as pas peur ? Comme si les gens s’attendaient à ce que tu aies peur. comme si vraiment, tu devais avoir peur.
Pourquoi ? Parce que dans cette région, je pense, les femmes sont éduquées à être passives, et à être sur leurs gardes.
Ce qui est un reflet de la société dans laquelle nous vivons.
D’un côté, je refuse de dire qu’une femme a des raisons d’avoir peur, mais de l’autre, objectivement, quand on voit tout ce qui se passe dans la région, personne ne pourra venir me dire qu’on a tous les droits et que c’est facile pour nous.
Non, on s’est battues pour ces droits, on s’est battues pour repousser les limites qu’on nous imposait.
C’est ça la situation, que tu sois artiste ou n’importe quoi d’autre, tu es constamment confrontée à ça, est-ce que je peux faire ça, ou est-ce que je dois aussi faire ça.
3
Et à un moment, je me suis dit, c’est mon choix, je choisis ça, c’est tout.
4
Je pense que nous sommes toutes confrontées à des formes de stéréotypes, et tout dépend de toi, de ton caractère, est-ce que tu vas plutôt réagir en mode « allez-vous faire voir », ou en mode « c’est peut-être moi qui devrais m’adapter ».
Pendant longtemps, je me suis adaptée, enfin pas vraiment, c’était plus en mode « bon, c’est comme ça », mais maintenant, j’ai enfin appris à dire : non, non, non.
5
Je pense que c’est la même chose. Je me suis battue pour moi, pour arriver là où je voulais être, mais je pense que tant que nous ne serons pas toutes libres, personne ne sera libre.
6
C’est très étrange, et parfois, j’ai le sentiment qu’il faudrait rectifier, corriger les comportements, en mode : d’accord, mais ça, non, ça ne se fait pas, et qu’il faut toujours le dire, et encourager les autres femmes aussi : si ça ne te convient pas, dis-le, tu dois le dire, sinon ça ne changera pas.
Je pense que c’est là que réside cet équilibre délicat : d’un côté, un milieu oppressant et agressif, mais de l’autre, tu as aussi une marge de manœuvre, l’espace de dire non, je ne veux pas.
7
Je pense que c’est grâce à toutes les femmes avant nous que nous avons pu avancer, être là où nous en sommes aujourd’hui.
Mon travail, c’est de continuer à faire avancer certaines choses, pour que d’autres femmes n’aient pas à le faire.
Car nous devons réfléchir trois générations en avance.
Peut-être que moi, je n’obtiendrai jamais exactement ce que je veux, mais peut-être qu’une autre femme pourra l’obtenir, ou quelque chose de semblable, ou qu’elle pourra au moins avoir la possibilité de réfléchir à ce dont elle a besoin.
8
Je pense que toutes les femmes vivent ça, quand elles se regardent dans le miroir ou regardent leur corps, c’est toujours la même chose, soit je suis trop grosse, soit je suis trop jeune, soit je suis trop vieille… il y a toujours quelque chose, mais c’est un piège dans lequel on veut que tu tombes, pour pouvoir peut-être te vendre une crème, ou un cours de sport, te vendre ci ou ça.
Je ne dis pas que prendre soin de soi ou de son corps n’est pas une bonne chose, non, c’est super, mais seulement si tu en as envie. Si tu n’en as pas envie, je ne vois pas à quoi ça rime. Ils essaient toujours de compartimenter les choses, en mode : si tu es comme ci, alors tu devrais être comme ça, mais franchement, ça t’avance à quoi ?
9
C’est un trip, c’est dans ta tête, et c’est aussi un outil d’oppression, littéralement, parce que pendant que tu perds un temps précieux à te morfondre et à te demander si tu es belle ou moche, il se passe des tonnes de choses dans ton dos.
Tu aurais pu gagner de l’argent, faire de la randonnée, faire des études, n’importe quoi.
Mais nous, on passe des heures à se demander si on est assez belle, et moi, je trouve ça terrible, terrible de vivre dans cette sorte de Matrix inversé.
Je m’appelle Aleksandra Petković, j’ai 37 ans et je fais du street art. Ma plus grande passion, c’est de créer, de découvrir de nouvelles formes d’expression créative et de nouvelles sources d’inspiration.
Je crois que ce qui me rend la plus heureuse, c’est d’avoir le privilège d’être artiste et que l’art soit ma boussole.
Mon plus grand défi a été de réussir à travailler sur moi-même et à dépasser des schémas que je suivais mais qui n’étaient pas les miens, qui n’étaient pas bons pour moi.
Ma plus grande fierté, ce sont les amitiés que j’ai construites et qui rendent ma vie meilleure. Les amis qu’on se choisit sont à la fois un soutien et un miroir dans la vie.

"Le street art, dessiner dans la rue, c’est grâce à tout ça que j’ai compris tout ce que j’étais capable de faire."


"Quand on voit tout ce qui se passe dans la région, personne ne pourra venir me dire qu’on a tous les droits et que c’est facile pour nous. Non, on s’est battues pour ces droits, on s’est battues pour repousser les limites qu’on nous imposait."

"Pendant longtemps, je me suis adaptée, enfin pas vraiment, c’était plus en mode 'bon, c’est comme ça', mais maintenant, j’ai enfin appris à dire : non, non, non."
"Tant que nous ne serons pas toutes libres, personne ne sera libre."


"Je pense que c’est grâce à toutes les femmes avant nous que nous avons pu avancer, être là où nous en sommes aujourd’hui. Mon travail, c’est de continuer à faire avancer certaines choses, pour que d’autres femmes n’aient pas à le faire."
"Je pense que toutes les femmes vivent ça, quand elles se regardent dans le miroir ou regardent leur corps, c’est toujours la même chose, soit je suis trop grosse, soit je suis trop jeune, soit je suis trop vieille… il y a toujours quelque chose, mais c’est un piège dans lequel on veut que tu tombes, pour pouvoir peut-être te vendre une crème, ou un cours de sport, te vendre ci ou ça."

"C’est aussi un outil d’oppression, littéralement, parce que pendant que tu perds un temps précieux à te morfondre et à te demander si tu es belle ou moche, il se passe des tonnes de choses dans ton dos. Tu aurais pu gagner de l’argent, faire de la randonnée, faire des études, n’importe quoi."
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