Stanislava
Timotijević

Photos par Andrej Isakovic, propos recueillis par Mina Pejakovic et Camille Bouissou
1
J’ai compris que c’était comme ça et qu’en Serbie, il y avait peu de chances que ça change de sitôt. Quand j’étais plus jeune, je croyais que les choses allaient changer avec le temps, que ça serait différent, que les gens allaient finir par voir que je bossais bien, par me faire confiance. Mais cette croyance comme quoi ce n’est pas pour les femmes, que ce n’est pas un travail de femme, est manifestement trop profondément enracinée en Serbie, et ça dure, si bien que je ne serai probablement pas celle qui fera changer ça, mais très sincèrement, ça ne m’intéresse plus. Je trouve une manière de faire ce qui me plaît, et ça me suffit largement.
2
Le temps a indéniablement fait une différence, fait que j’ai davantage confiance en moi.
Je ne suis pas sûre qu’en Serbie, même dans les générations à venir, le rapport aux femmes évolue profondément.
Et je ne peux pas dire que les femmes n’ont pas de responsabilité là-dedans, mais c’est un problème systémique que, manifestement, je n’arriverai pas, moi, à régler.
Mais bon, étant donné que je suis maman d’une petite fille, et qu’une autre est en route, tout ce que je veux, c’est qu’elles comprennent qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent dans la vie.
3
Je veux qu’elles sachent qu’elles peuvent, et réparer des voitures, et se maquiller, tout en apprenant un minimum de choses qui leur seront utiles dans la vie.
Savoir réparer des choses, par exemple, ce qui ne veut pas dire qu’elles doivent le faire à tout prix, mais qu’elles sachent qu’elles sont capables de le faire toutes seules, sans dépendre de personne, mais si elles trouvent que le garage, c’est sale, rien ne les oblige à se salir.
Dans tous les cas, je pense qu’il est très important pour une femme d’être capable et indépendante.
4
Absolument, les femmes doivent se soutenir entre elles, bien sûr que je suis pour.
Cependant, dans un métier d’homme comme le mien et dans le monde d’hommes où je gravite le plus souvent, les femmes peuvent difficilement être un soutien pour les autres femmes.
Bien sûr, il faudrait que plus d’hommes se rendent compte que les femmes aussi peuvent faire partie de ce monde. Et bien entendu que les femmes pourraient me soutenir, par exemple en étant clientes, et ainsi de suite. J’aimerais avoir la possibilité, à un moment, d’aider des femmes qui voudraient être garagistes, ou n’importe quel autre métier d’homme qui les intéresserait.
5
Ça a été une lutte constante, au fil des années.
Rien d’extrême, rien de plus que ce qui était, pour ainsi dire, inévitable.
Je me suis tout simplement battue pour faire ce qui me plaisait.
Je pense que pour la majorité des mécaniciens en Serbie, dans le garage, dans l’atelier, la place de la femme est au mur, sur un calendrier.
Si bien qu’ici, au garage, étant donné que bien entendu, la majorité de l’équipe est masculine, je subis des pressions pour que nous accrochions un calendrier avec des femmes nues au mur.
Mais moi, je leur ai dit qu’il n’y avait pas de problème si on accrochait aussi des hommes nus, et ça, c’est hors de question, si bien que pour l’instant, nous n’avons pas de gens à poil au mur, ni hommes ni femmes.
6
Même si ça ne me dérange pas de mettre les mains dans le cambouis pour finir un boulot, j’aime aussi être propre sur moi, bien coiffée, avec les ongles vernis, et que le garage soit bien tenu.
Si bien que ce fossé trouble encore plus les gens et suscite une défiance supplémentaire. Les gens s’attendent à ce qu’une femme qui répare des voitures soit sans doute un peu plus grosse, baraque, pas très bien élevée et pas très féminine – ce n’est pas moi qui dis ça, ce sont les commentaires que j’entends, que j’ai l’air un peu trop féminine pour quelqu’un qui répare des bagnoles.
7
C’est mon but, offrir mon soutien aux femmes, dans la mesure de mes possibilités, et peut-être que ce quelque chose les aidera dans la vie.
Par exemple, j’aimerais que des femmes me suivent sur les réseaux sociaux, pour qu’elles voient que ça aussi, c’est possible.
Si c’est ce que vous voulez, ça aussi, vous pouvez le faire.
Peu importe si certaines personnes vont se moquer, faire des commentaires désagréables.
Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Si ce métier vous plaît vraiment, essayez, travaillez et faites votre petit bonhomme de chemin, c’est tout.
8
Si bien que tout n’est pas si noir que ça, je suis convaincue que ça va finir par se populariser en Serbie, des femmes qui font des métiers d’homme. Je vois déjà, par exemple, des collègues féminines qui conduisent des camions, des engins de chantier et ainsi de suite, et je trouve ça génial, parce qu’en réalité, conduire un camion, ce n’est pas si compliqué que ça, ce n’est même pas dur physiquement. La situation est certainement meilleure en Occident, si bien que la situation va bien devoir finir par s’améliorer chez nous, pour que nous les femmes, nous puissions être absolument libres de choisir ce que nous voulons faire.
Je m’appelle Stanislava Timotijević, j’ai 41 ans et je répare des voitures - la mécanique est ma grande passion.
La plus grande joie de ma vie a été la naissance de ma fille, et la deuxième a été d’emménager dans une maison avec un garage que nous avons nous‑mêmes imaginée et construite.
Mon plus grand défi est de maintenir l’équilibre entre le fait d’être une mère présente et attentionnée et réussir à voler suffisamment de temps pour moi, pour mes projets, mes idées…
Ce dont je suis le plus fière, c’est que je ne considère pas l’âge comme une barrière, je crois profondément qu’il n’est jamais trop tard pour quoi que ce soit que l’on désire sincèrement. C’est pour ça que je vis ma vie selon mon propre emploi du temps et que j’essaie de réaliser mes rêves professionnels, malgré tous les préjugés et la multitude d’obligations et de responsabilités qu’implique la vie adulte.

"Quand j’étais plus jeune, je croyais que les choses allaient changer avec le temps, que ça serait différent, que les gens allaient finir par voir que je bossais bien, par me faire confiance. Mais cette croyance comme quoi ce n’est pas pour les femmes, que ce n’est pas un travail de femme, est manifestement trop profondément enracinée en Serbie."


"Dans tous les cas, je pense qu’il est très important pour une femme d’être capable et indépendante."

"Je pense que pour la majorité des mécaniciens en Serbie, dans le garage, dans l’atelier, la place de la femme est au mur, sur un calendrier."

"Je leur ai dit qu’il n’y avait pas de problème si on accrochait aussi des hommes nus, et ça, c’est hors de question, si bien que pour l’instant, nous n’avons pas de gens à poil au mur, ni hommes ni femmes."
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