Samira
Hurem

Photos par Elvis Barukcic, propos recueillis par Rusmir Smajilhodzic et Camille Bouissou
1
Je n’aurais jamais cru que je ferais ça dans la vie. Mes parents me voyaient institutrice ou médecin. Jusqu’à tes sept ans, avant de commencer l’école, tu joues à la maîtresse ou au docteur, tu as tes copines, tes poupées, tout ça. J’y ai même réfléchi à un moment, à être institutrice ou médecin.
2
C’est par mes frères que je suis entrée là-dedans, on jouait au ballon avec leurs copains, mais j’ai compris toute seule que parfois, les gens disaient, regarde, une petite fille qui joue au foot. À l’époque, personne ne voyait ça d’un bon œil. Je n’ai jamais eu les cheveux vraiment longs, certes, ils ont été plus longs à un moment, mais ensuite, j’ai décidé, pour ne pas me différencier des garçons, de me couper les cheveux court, vraiment très court, et de ne plus porter de T-shirts moulants, mais des T-shirts larges. Je prenais ces T-shirts à mes frères, et quand je jouais au foot avec les garçons, personne ne remarquait que j’étais une fille.
Pour ne plus entendre ces remarques méchantes pendant qu’on jouait, ou quand je croisais des voisins dans l’ascenseur et qu’ils me disaient : qu’est-ce qui te prend de jouer au ballon avec eux. C’est pas pour les filles.
3
Mais pour ma mère, ses amies, les voisines, tout ça, c’était un problème d’éducation. Alors, on jouait à cache-cache : elle m’interdisait de jouer au foot, j’obéissais, mais quand elle était au travail, j’allais jouer en cachette. Ensuite, elle l’apprenait, ‘ta gamine a encore joué au foot’, alors elle se fâchait, me disait d’arrêter, ça se transformait en dispute, j’arrêtais, et ainsi de suite.
4
Quand j’étais en CM2, j’ai parlé au prof d’EPS. Les garçons jouaient au foot, pour eux, le cours d’EPS, c’était cool, et nous, on restait assises à rien faire. Ou alors, on pouvait marcher sur la poutre. Mais moi, je savais jouer au foot comme les garçons, suffisamment bien. Je lui ai demandé : est-ce que je peux jouer avec eux ? Non, c’est juste pour les garçons, toi, tu peux faire de la poutre. Je me rassois sur ce banc et je me tais, je ne marche pas sur la poutre, je ne joue pas au foot, mais je les regarde jouer, rien que ça, ça me fait plaisir. Et c’est là déjà qu’a commencé à germer dans ma tête l’idée que ce n’était pas si accessoire que ça, le fait que les petites filles ne puissent pas faire certaines choses. C’est là que j’ai commencé à me dire que je ne renoncerais pas au football, que j’allais me battre pour jouer en cours d’EPS aussi, et pas seulement en cachette dans le quartier.
5
Tu sais, des fois, nous les femmes, on est des fils. Quand le père veut un fils, même s’il a une fille, il appelle tous ses enfants fiston, les filles aussi.
Ce n’est pas le sentiment que m’ont donné mes parents, je suis ce que je suis, mais malgré tout, cette soi-disant force de l’homme et faiblesse de la femme est là dès le départ. Et c’est nous, les femmes qui avons refusé d’accepter ça, d’avoir une vie toute tracée, de vivre comme ci ou comme ça, de nous marier à dix-huit ans, de faire trois enfants, de faire le ménage, etc. etc., c’est nous qui avons fait changer les choses aujourd’hui.
6
J’étais consciente que j’étais une fille et je n’ai jamais voulu être un garçon, mais je voulais être à égalité avec les garçons. C’était mon idée, personne ne m’a dit « tu dois te couper les cheveux », c’est moi qui me suis dit : j’aurai moins de problèmes si je me coupe les cheveux, si je m’habille en garçon. Ça a changé, quand vous regardez le football féminin aujourd’hui, les filles se font belles, elles ont les ongles manucurés, voire même des faux ongles, tout ça.
7
Il y a une chose fondamentale pour nous les femmes. Nous devons être bien meilleures pour pouvoir jouer un rôle. Un homme peut être moyen dans ce qu’il fait, on lui fait confiance quand même. Alors que nous, on doit vraiment être excellentes pour que les gens disent bravo.
Je m’appelle Samira Hurem. Je suis née à Sarajevo, le Sarajevo le 14 novembre 1972, et ma plus grande passion est le développement du football féminin, la mise en valeur des jeunes joueuses et la création de conditions favorables pour les filles dans le sport. La plus grande joie de ma vie, c’est quand ma mère est devenue ma première supportrice, me suivant à chaque match et partageant avec moi la joie de chaque victoire.
Le plus grand défi a été de tenir bon, de continuer à progresser alors que le football féminin n’a longtemps bénéficié ni d’un soutien suffisant ni de l’attention du public. Construire le club année après année, maintenir des résultats de très haut niveau tout en développant de jeunes joueuses a exigé énormément de travail, de patience et de foi en ce que je fais.
Nous sommes surtout fiers des générations de joueuses qui ont grandi au sein du club, ont construit leur carrière et sont devenues des leaders et des modèles pour les jeunes filles. Notre fierté ne réside pas seulement dans les titres remportés, mais dans le fait que, pendant des années, nous avons posé les bases du football féminin en Bosnie-Herzégovine et démontré que le travail, la discipline et l’esprit de groupe ont permis de créer un collectif reconnu à l’échelle européenne.

"J’ai décidé, pour ne pas me différencier des garçons, de me couper les cheveux court, vraiment très court, et de ne plus porter de T-shirts moulants, mais des T-shirts larges. Je prenais ces T-shirts à mes frères, et quand je jouais au foot avec les garçons, personne ne remarquait que j’étais une fille. Pour ne plus entendre ces remarques méchantes pendant qu’on jouait, ou quand je croisais des voisins dans l’ascenseur et qu’ils me disaient : 'qu’est-ce qui te prend de jouer au ballon avec eux. C’est pas pour les filles'."


"Et c’est là déjà qu’a commencé à germer dans ma tête l’idée que ce n’était pas si accessoire que ça, le fait que les petites filles ne puissent pas faire certaines choses. C’est là que j’ai commencé à me dire que je ne renoncerais pas au football, que j’allais me battre pour jouer en cours d’EPS aussi, et pas seulement en cachette dans le quartier."

"C'est nous, les femmes qui avons refusé d’accepter ça, d’avoir une vie toute tracée, de vivre comme ci ou comme ça, de nous marier à dix-huit ans, de faire trois enfants, de faire le ménage, etc. etc., c’est nous qui avons fait changer les choses aujourd’hui."

"Je n’ai jamais voulu être un garçon, mais je voulais être à égalité avec les garçons."
"Il y a une chose fondamentale pour nous les femmes. Nous devons être bien meilleures pour pouvoir jouer un rôle. Un homme peut être moyen dans ce qu’il fait, on lui fait confiance quand même. Alors que nous, on doit vraiment être excellentes pour que les gens disent 'bravo'.»
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