Milica
Anđelić

Image description
0:000:00

Photos par Elvis Barukcic, propos recueillis par Rusmir Smajilhodzic et Camille Bouissou

1
Quand j’étais petite, mon rêve était complètement différent. C’était quelque chose de créatif aussi, mais rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui.
Je rêvais d’être coiffeuse.
C’était mon rêve parce que j’allais souvent au salon de coiffure avec ma grand-mère, et les femmes qui venaient se faire coiffer, des femmes au foyer,pas toujours parfaites, chacune avec son histoire familiale plus ou moins difficile, plus ou moins belle, ressortaient du salon le sourire aux lèvres.

2
Quand je n’allais pas encore à l’école, c’était ma grand-mère qui me gardait, j’allais régulièrement avec elle au marché, je la suivais partout.
Deux fois par mois, elle allait chez le coiffeur, et moi, j’ai remarqué que les femmes arrivaient épuisées, de mauvaise humeur, mais qu’ensuite, elles se déchargeaient sans doute d’un peu de ce poids en compagnie des autres femmes, elles se confiaient les unes aux autres, se conseillaient.
Et après, avec cette nouvelle coiffure, je trouvais ça fascinant, de voir à quoi elles ressemblaient en arrivant, et à quoi elles ressemblaient en sortant.
Vous vous rappelez ces casques chauffants qu’il y avait à l’époque ? Hé, moi, je croyais que c’était une sorte de machine magique à réparer l’humeur.
En fait, c’est très simple : les femmes se tendaient la main, s’entraidaient, se donnaient des conseils, rafraîchissaient un peu leur coiffure par la même occasion, se faisaient belles ; elles avaient sans doute une fête ou quelque chose le lendemain, je ne sais pas si elles venaient pour une raison particulière, mais l’un dans l’autre, tout ça, pour moi, c’était fascinant.

3
Les débuts ont été difficiles, très difficiles.
Je veux dire, quand j’ai commencé à participer aux réunions des vignerons et marchands de vin de Bosnie-Herzégovine, soyons francs, il y a eu des situations désagréables.
Par exemple, les hommes disaient que ça portait malchance qu’une femme entre dans la cave, ce genre de choses.
Mais je ne suis pas de nature conflictuelle, et ils m’ont très vite acceptée.
Aujourd’hui, je suis leur égale.

4
Nous, les femmes, on fait notre travail, par exemple je suis en train de mettre le vin en barriques, et en même temps, je me demande si mon enfant est allé à l’école, s’il a bien mangé à midi, s’il s’est lavé la veille au soir, autrement dit, on travaille sur plusieurs niveaux en même temps, et c’est une différence fondamentale entre les hommes et les femmes dans n’importe quel travail, pas seulement la vigne.

5
Vraiment, je ne sens plus aucune différence, alors qu’au début, c’était vraiment dur.
Au début, je me sentais mal à l’aise.
En 2011, je me suis inscrite à une formation de sommeliers. Quand je suis entrée dans la salle, il y avait 20 hommes assis, deux professeurs, eux aussi des hommes, et moi.
Je ne connaissais personne.
Aujourd’hui, je les connais tous.
Aujourd’hui, ce sont mes amis, mes collègues, on se voit aussi en dehors du travail, et bien sûr, on collabore sur le plan professionnel.
Donc oui, c’était dur, ça n’a pas été facile.

6
Aujourd’hui, la situation est complètement différente, mais ce sont encore les hommes qui dominent dans la sphère professionnelle, dans la sphère politique, dans la vie publique.
On a évolué, certes.
On a beaucoup progressé par rapport à la situation d’il y a 50, 30, 20 ans, en ce sens, on a évolué.
Selon moi, les femmes doivent juste pouvoir se sentir libres.
Ne pas être obligées de faire ce qu’elles ne devraient pas faire, avoir les conditions nécessaires pour pouvoir faire ce dont elles ont envie, réaliser leurs ambitions.

7
Car dans les faits, 90% des propriétés immobilières, terres et autres, de n’importe quel autre type de biens, en réalité sont au nom de l’homme.
Ce qui pose un gros problème, car les femmes n’ont pas ce qu’il faut pour demander un prêt auprès d’une banque ou de n’importe quelle autre institution qui aide les entrepreneurs.
Il y a encore beaucoup de choses à changer.

8
Je connais pas mal de femmes qui avaient une vraie vision, des idées fantastiques, un business plan, tout, mais qui n’ont tout simplement reçu aucun soutien, parce qu’elles n’avaient rien de tangible à mettre sur la table.
Pas de voiture, pas d’appartement, pas de terres, rien.
Tout est au nom du frère, du père ou du mari.

9
Les femmes fortes des Balkans sont fortes pour de multiples raisons.
À commencer par l’aspect historique, elles se sont souvent retrouvées seules, à lutter contre la faim, sans famille, sans époux, sans enfants.
Les femmes des Balkans doivent souvent s’en sortir toutes seules car il n’y a personne pour les aider, c’est ça qui leur a donné leur force.

10
Nous, les femmes qui travaillons, qui nous donnons du mal, qui nous battons dans le monde réel, car nous ne vivons pas dans les rêves, nous nous battons dans le monde réel au quotidien, c’est important pour nous quand quelqu’un nous met en avant, quand quelqu’un remarque notre travail, nos efforts, tout ce que nous faisons pour avancer.

Je m’appelle Milica Anđelić. J’ai 47 ans. Je travaille dans le domaine du vin depuis 29 ans et je suis la première femme vigneronne de Bosnie-Herzégovine. En plus de la viticulture, qui est ma grande passion, je suis mère de quatre enfants et grand-mère d’un très beau petit garçon.
Ma plus grande joie, c’est ma famille, leur bonheur n’a pas de prix pour moi. Je suis aussi profondément heureuse lorsque les gens savourent nos vins avec le sourire, lorsque le vin embellit leur journée.

Jusqu’à présent, le plus grand défi de ma vie a été de continuer à vivre sans mon mari, décédé jeune, et de porter seule la responsabilité d’élever et d'éduquer mes enfants pour qu’ils deviennent des personnes honnêtes et travailleuses. J’y suis parvenue.

Je suis extrêmement fière de mes enfants, de ce qu’ils sont aujourd’hui, et aussi du fait que, malgré tous les problèmes rencontrés - privés et professionnels, nous persévérons; nous n’abandonnons pas.

Image description

"Je rêvais d’être coiffeuse."

"En fait, c’est très simple : les femmes se tendaient la main, s’entraidaient, se donnaient des conseils, rafraîchissaient un peu leur coiffure par la même occasion, se faisaient belles ; elles avaient sans doute une fête ou quelque chose le lendemain, je ne sais pas si elles venaient pour une raison particulière, mais l’un dans l’autre, tout ça, pour moi, c’était fascinant."

Image description

"Par exemple, les hommes disaient que ça portait malchance qu’une femme entre dans la cave, ce genre de choses. Mais je ne suis pas de nature conflictuelle, et ils m’ont très vite acceptée. Aujourd’hui, je suis leur égale."

"Aujourd’hui, la situation est complètement différente, mais ce sont encore les hommes qui dominent dans la sphère professionnelle, dans la sphère politique, dans la vie publique."

Image description

"Il y a encore beaucoup de choses à changer."

"Pas de voiture, pas d’appartement, pas de terres, rien. Tout est au nom du frère, du père ou du mari."

"Les femmes des Balkans doivent souvent s’en sortir toutes seules car il n’y a personne pour les aider, c’est ça qui leur a donné leur force."

Portrait suivant

Continuez à scroller

Elida
Zhulati

Image description