Blerina
Vrenozi

Photos par Adnan Beci, propos recueillis par Briseida Mema et Camille Bouissou
1
Quand j’étais au lycée, on devait écrire une rédaction en cours de littérature, et j’ai choisi de l’écrire comme si j’étais un garçon. Pour être honnête, dans cette société patriarcale, avec toutes les épreuves que j’ai traversées, ma vie aurait été beaucoup plus simple si j’avais été un garçon. Vraiment, beaucoup plus simple. Ce n’est pas facile d’être une femme dans un petit pays où la société reste profondément patriarcale.
2
Je veux aussi ajouter qu’en tant que femme, on m’a toujours dit : « Arrête tes études, trouve un homme, marie-toi, fonde une famille. » Ça m’a énormément pesé. Personne ne devrait être freiné uniquement à cause de son genre — qu’on soit une femme ou un homme. Et même aujourd’hui, on continue de me dire : « Arrête. Arrête d’étudier. Pense aussi au reste. » C’est un préjugé. Lié au simple fait d’être une femme.
3
En réalité, j’ai eu la chance d’avoir le soutien de ma famille. En Albanie, il existe encore des parents — pas forcément de la génération de mes parents, mais plutôt de la mienne, ou même plus jeunes — qui n’autorisent pas leurs filles à faire des études. Moi, mes parents ne m’ont jamais imposé de barrières. Au contraire, ils m’ont soutenue. Alors que beaucoup de mes camarades de l’école primaire ou du lycée se sont mariées très jeunes, on ne m’a jamais empêché de faire quoi que ce soit.
Mes parents m’ont toujours dit : « Quoi que tu veuilles faire, fais-le. » Brille, tout simplement.
4
Dans le monde capitaliste, le faible est celui qui ne réussit pas à accomplir de grandes choses. Il faut être très forte pour faire face à cette réalité. Surtout quand on vit dans un monde dominé par les hommes, où il faut travailler deux fois plus pour prouver qu’on a de la valeur. C’est pour ça que je veux transmettre un message : il ne faut pas abandonner, il faut garder un esprit positif — c’est absolument essentiel si l’on veut avancer. Quand on tombe, il faut trouver en soi la force de se relever encore plus déterminée. Il ne faut jamais renoncer.
5
Quand j’étudiais en Allemagne, mes collègues — là, il faut préciser que je suis une femme typiquement méditerranéenne, que j’aime prendre soin de moi, me maquiller, bien m’habiller, avoir une apparence soignée. Mes collègues, elles, ne se maquillaient pas du tout, portaient surtout des pantalons. Moi, il m’arrivait aussi de porter des robes. Elles me regardaient et disaient : « Mais t’es qui, toi ? Une princesse ? »
Pendant ce temps-là, moi, je travaillais de huit heures du matin à huit heures du soir.
6
Ici, en Albanie, on juge souvent les femmes qui ont fait beaucoup de chirurgie esthétique : on dit qu’elles sont fabriquées pour la télévision, qu’elles ne sont pas normales, pas réelles. Mais à l’étranger, on ressent aussi le jugement — pas parce qu’on serait artificielle ou superficielle, mais simplement parce qu’on prend soin de son apparence. Quand tu es une femme qui aime se maquiller un peu ou s’habiller de façon féminine, tu ressens ce préjugé, aussi.
7
Aujourd’hui, comme mes données de recherche sont accessibles en ligne, je commence à réaliser, en partie, ce qui était mon rêve et celui de mes parents : devenir médecin. Je laisse une trace chez les gens en les aidant autant que je le peux, en passant à la télévision, en rendant le plus accessible possible le matériel scientifique que j’ai publié sur les « veuves noires ».
Ça m’a appris qu’une personne ne doit jamais renoncer. Il ne faut jamais abandonner son rêve. Moi, je voulais faire de la médecine. J’ai commencé par la biologie. J’ai pleinement embrassé ce parcours, j’ai donné le meilleur de moi-même. Et, encore une fois, les choses ont tourné, tourné… jusqu’à m’amener exactement là où je voulais être.
Je m’appelle Blerina Vrenozi, j’ai 44 ans et je suis chercheuse et maîtresse de conférences à l’Université de Tirana, en Albanie. Ma passion, c’est mon travail - pas seulement publier des articles scientifiques dans des revues internationales de renom, mais aussi inspirer les autres à grandir, au sein de la communauté des chercheuses et chercheurs, dans la société. Je le fais à travers du mentorat et aussi en intervenant dans les médias pour faire passer ce message : « Si elle a pu le faire, je peux le faire moi aussi. »
Mon bonheur s’est niché dans plusieurs étapes de ma vie professionnelle – de ma thèse, dédiée à mon grand‑père, jusqu’au baptême d’un papillon que j’ai découvert et qui porte désormais mon nom, Melanargia galathea vrenozina.
Les défis auxquels j’ai été confrontée dans mon travail ont surtout été liés au fait d’être une femme, d’être attirante et travailleuse. Le plus grand a été de trouver ma paix intérieure, de sourire à chacun de ces obstacles et de continuer à avancer.
Issue d’une famille modeste, je suis fière de toutes mes réussites professionnelles, d’avoir réussi à survivre dans un environnement social où les femmes sont considérées comme des êtres voués à la reproduction et ne sont pas soutenues dans leur vie professionnelle, où chaque pas en avant est perçu comme suspect. Je suis tellement fière de pouvoir me dire : « TU L’AS FAIT, SOURIS ET CONTINUE D’AVANCER. »

"Pour être honnête, dans cette société patriarcale, avec toutes les épreuves que j’ai traversées, ma vie aurait été beaucoup plus simple si j’avais été un garçon. Vraiment, beaucoup plus simple."


"'Arrête tes études, trouve un homme, marie-toi, fonde une famille'."

"Dans le monde capitaliste, le faible est celui qui ne réussit pas à accomplir de grandes choses. Il faut être très forte pour faire face à cette réalité. Surtout quand on vit dans un monde dominé par les hommes, où il faut travailler deux fois plus pour prouver qu’on a de la valeur. C’est pour ça que je veux transmettre un message : il ne faut pas abandonner."


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